Margaux Henry-Thieullent

Démarche artistique - commande

 

À travers une pratique plastique intuitive, Margaux Henry-Thieullent conte des histoires. Elle les peint, les dessine et les charge de douleurs et de joies, donnant naissance à de petits êtres inventés. L’amplitude du geste, conjuguée à une palette éclatante et saturée, façonne ces architectures de l’intime où le sensible prend forme. Ces mondes intérieurs, pourtant, débordent la sphère du personnel : ils dessinent en creux un récit plus vaste sur la condition humaine au seuil du troisième millénaire. Par ses œuvres, l’artiste découpe la réalité pour y injecter ses rêves éclatés. Elle y accroche des voix invisibles et, dans le silence qu’offre la peinture, elle écrit : des mots, mais surtout des cris, qui se lisent entre les coups de pinceau habités. 

Cette attention à la construction n’est pas fortuite : diplômée en architecture, Margaux H.T. organise ses œuvres comme une série de volumes modulables, où les corps circulent, se cherchent et se transforment. Ses installations, tout comme ses peintures — pouvant dépasser trois mètres —, mettent en scène femmes, enfants, anges, démons, mais aussi figures politiques et médiatiques. Imprégnées d’un pourpre intense, une teinte chargée tout à la fois de passion et de douleur, les scènes vibrent d’une tension palpable, reflet du tumulte de notre monde. Les corps, jambes, seins, vulves et têtes coupées semblent pris dans l’étreinte ou la bataille. D’autres êtres, surgis d’entre nos cuisses, encore gluants et désemparés, sont reliés par un boyau épais, quasi matriciel, noir ou violacé. Le vivant s’empare de chaque trait de l’artiste : d’abord par le corps à corps que Margaux H.T. entretient avec ses œuvres — l’acte de création engageant l’ensemble de son être — mais aussi par la chair, les membres et ce noir au fusain, qui occupe parfois une large partie de la surface picturale. Ce noir pourrait bien être leur matière grise — le fusain rappelant que le carbone est au cœur même du corps humain. 

Cette dimension physique rejoint aussi l’état du monde que Margaux H.T. semble porter en elle. À partir d’un souvenir ou d’un fait d’actualité, elle enclenche une réflexion picturale qui prend la forme d’un acte de naissance : « Comment faire de la violence un point de départ vers autre chose — la paix, l’amour, la résilience ? », s’interroge l’artiste. Loin de toute narration linéaire, son travail s’inscrit dans une temporalité fluide et circulaire. Certaines thématiques surgissent, disparaissent, puis réapparaissent par écho d’une série à l’autre, comme autant de strates vivantes. Dès 2021, la matriscence s’impose comme une expérience intime et fondatrice, irriguant des réflexions plus vastes sur la filiation, la transmission et la guérison. Dans un monde tourmenté, la série Take Your Anger Out déploie un univers d’ambivalences : rouge sang, amour, violence, néons, apocalypse et enchantement. Ce chaos manifeste s’habille d’un éclat joyeux : le lien matriciel devient parfois lumineux, offrant une contrepartie optimiste à la catastrophe. 

Dans la lignée de Niki de Saint Phalle, Margaux H.T. déchaîne les couleurs, tire sur les images, fracasse les formes, fait éclater la maîtrise. C’est sale, c’est beau, c’est vivant1. Ce mode de travail, à la fois personnel et spontané, rompt avec les normes académiques, en particulier dans un champ pictural encore dominé par l’héritage classique. Dès 2017, au fil de ses voyages, elle explore l’automatisme du dessin, la rapprochant des surréalistes ; André Breton déclarant : « Tous les hommes, toutes les femmes, doivent se convaincre de l’absolue possibilité pour eux-mêmes de recourir à volonté à ce langage qui n’a rien de surnaturel et qui est le véhicule même, pour tous et pour chacun, de la révélation. »2 L’écriture automatique, la libre association, les images de rêve ne sont pas les marques d’un génie isolé, mais celles d’une langue collective. Son œuvre déploie une pratique libre, organique, d’une sincérité formelle brute mais jamais naïve. 

Lorsqu’on se retrouve face aux œuvres de Margaux H.T., une étrange sensation d’adresse s’impose : les personnages nous regardent — non pas passivement, mais avec l’intention manifeste de nous dire quelque chose. C’est précisément ce qu’André Breton revendique en 1935, dans La Position politique du surréalisme : « L’aiguisement des sens de l’artiste lui permet de révéler à la conscience collective ce qui doit être et ce qui sera. L’œuvre d’art n’est valable qu’autant que passent en elle les reflets tremblants du futur. » Margaux H.T. est ainsi un médium incarnée par une âme libre et sauvage. Elle transmet et elle se bat : pour les droits civiques, pour les femmes et pour l’avenir d’un monde à la dérive. Et dans chacun de ses gestes, elle affirme : « la création est un cri, une naissance, une rébellion ». 

Marie Chappaz

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1 Nathalie Piégay, 3 nanas, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2023

2 André Breton, « Le message automatique », Minotaure, no 4, décembre 1934, p. 62