Ornela Vorpsi
Ruttkowski:68, Three Rooms, Bochum, Germany
Formée à l’École nationale des beaux-arts de Tirana, Ornela Vorpsi grandit en Albanie avant de quitter son pays en 1991, à la veille de la chute du régime communiste. C’est à Milan qu’elle trouve sa terre d’accueil — et y étudie la photographie — avant de rejoindre Paris en 1997, où elle poursuit des études de philosophie.
Peintre, photographe et écrivaine, Ornela Vorpsi est une artiste aux multiples facettes dont les pratiques se nourrissent mutuellement. La présente exposition rassemble une sélection de peintures et de photographies, articulées autour des tensions qui nouent les relations humaines, sur l’épiderme et au cœur de la chair.
Si sa carrière littéraire s’affirme avec la publication de son premier roman, Le pays où l’on ne meurt jamais (2004), plusieurs fois récompensé, Ornela Vorpsi ne se limite pas aux mots. La peinture lui offre un territoire où s’exprime ce qui résiste au langage. Ses œuvres dévoilent des corps en tension, pris dans des espaces ambigus — ces « zones grises » où l’on peine à discerner s’il s’agit d’une étreinte ou d’une bataille. Par moments, les gestes se concentrent dans un rouge vif, qui dissimule autant qu’il sublime certaines parties du corps. Une sensibilité vive affleure dans les mains, les joues, les yeux ; une tension violente, presque animale, s’empare des corps représentés.
À certains endroits de la toile, il n’y a plus rien. La narration semble se déplacer vers les marges : à droite puis à gauche, laissant des zones inachevées, ouvertes, comme un champ d’interrogations sans réponse. Cette perception des « restes » qui gravitent autour des figures fait écho à ce que Theodor Adorno appelait, après une grande catastrophe, « la honte à l’égard de la forme ». Elle convoque ce que les mots ne peuvent porter, ce que l’on a vu, vécu, mais que la langue ne parvient pas à traduire. Ornela Vorpsi a successivement traversé l’albanais, l’italien puis le français, portant en elle la mémoire d’un déplacement, d’une rupture que son œuvre réinvente. Le vide de la toile devient ainsi plein, nuancé, et l’absence, incarnée.
Face aux œuvres, les frontières entre les figures vacillent, à l’image des sentiments qui nous traversent. Pris dans l’ardeur du désir ou de la haine, les êtres semblent glisser vers une forme de folie — non comme un état fixe, mais comme un terrain mouvant. « La folie est toujours déplacée par ceux qui tentent de la définir », écrit la curatrice Elena Sorokina, rappelant combien celle-ci, loin d’être une condition stable, est un récit en transformation. « Où se situe-t-elle et surtout, comment la définir ? », s’interroge Ornela Vorpsi. Progressivement, ses peintures nous donnent accès à ce qui se dissimule sous la peau des choses et des êtres, au-delà des apparences : une zone où l’extraction impossible de la pierre de folie — comme chez Bosch — devient un geste symbolique, un acte pictural plus qu’une opération chirurgicale.
L’esthétique adoptée s’éloigne de toute beauté conventionnelle, marquée par la présence de l’obscène et du dérangeant. À l’image de l’œuvre de Miriam Cahn, dont la brutalité picturale bouscule le spectateur, Ornela Vorpsi confronte celui-ci à des présences troublantes. Si la société les désigne comme malades, le regard les lit terriblement libres : les portraits deviennent des allégories de la folie, symbolisant une rage de vivre. Les personnages se dressent ainsi devant les visiteurs qui les observent — témoins, complices — et finissent par s’y refléter en miroir.
Marie Chappaz